Rencontre avec deux entrepreneurs wallons, Fabien Pinckaers, CEO d’Odoo, et Philippe Bolle, CEO de Skylane Optics. L’un pèse 24 millions de chiffre d’affaires. L’autre 14 millions. Tout a commencé dans un kot et dans un garage…

Nous étions à la recherche de pépites wallonnes quand nous sommes tombés sur les profils de Fabien Pinckaers, CEO d’Odoo, et de Philippe Bolle, CEO de Skylane optics. Une similitude dans leurs parcours nous avait frappés. À un moment donné de leur vie professionnelle, ils ont démarré une activité dans leur garage.
Une histoire à la Steve Jobs? On prend donc contact avec les deux entrepreneurs wallons pour leur proposer une interview croisée. Ils acceptent bien volontiers. Mais impossible d’aller dans les garages pour la photo. Il faut dire que le garage de Philippe Bolle n’est plus un bureau mais une salle de gym. Du côté de Fabien Pinckaers, le garage était un kot étudiant. La rencontre a donc finalement lieu au quartier général d’Odoo, une ferme en carré le long de la chaussée de Namur à Grand-Rosières, dans le Brabant wallon. Aujourd’hui, Odoo emploie plus de 370 personnes et Skylane Optics plus de 40 personnes.
Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés. Y a-t-il un manque de mise en relation en Wallonie? "Je trouve qu’il n’y a pas assez d’endroits où se rencontrer et partager nos expériences entre entrepreneurs en Wallonie. Il manque d’initiative publique", soutient Philippe Bolle. "Je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas le rôle du public de faire cela. Si je veux rencontrer quelqu’un, je l’appelle", tranche Fabien Pinckaers. Deux entrepreneurs wallons, deux visions différentes, deux styles différents mais une même précocité.
Une société dans un kot

Fabien Pinckaers est un développeur dans l’âme. Il a reçu son premier ordinateur à sa petite communion. Né en 1979, Il lit son premier livre sur le management made in Toyota à 13 ans. Quoi de plus normal finalement qu’il développe et vende son premier logiciel de gestion à cet âge-là à l’association des écrivains belges et aux transports verts.
Son premier salaire: 5.000 francs belges et une raquette de tennis. "Aujourd’hui, je vendrais le même genre de programme à 50.000 euros. Mon problème, c’est que mes parents n’ont jamais mis internet à la maison. Je n’ai eu internet qu’à l’université.", précise-t-il avec le sourire. "Dans ma vie, j’ai fait un peu de tout mais il y a quelque chose qui a mieux marché que le reste, c’est le logiciel de gestion. Avant cela, j’étais le leader sur le marché de l’art en Belgique. Je vendais des tableaux, des meubles. Je vendais plus d’objets qu’e-bay.be avec un très mauvais business model. Je gagnais 10-15.000 euros par mois mais c’était très faible par rapport aux volumes de transactions que je traitais. J’ai créé ma première société à 18 ans dans mon kot d’étudiant à Louvain-la-Neuve. J’y faisais travailler trois employés. Le plus bizarre, c’était pendant les examens. On était quatre sur deux tables, moi j’étudiais et eux bossaient. En plus, à l’époque, je vendais 10.000 T-shirts par mois. Le reste du kot était rempli de stocks de vêtements. Après mes études d’ingénieur polytechnicien, je me suis dit qu’il fallait que je focalise tout sur les logiciels de gestion".
Une trahison comme saut

Philippe Bolle est né en 1966. Son histoire à lui commence à l’université. "Je suis sorti en 1990 ingénieur industriel. J’ai commencé à travailler à une époque où l’informatique n’existait pas, ni les start-up d’ailleurs; il n’y avait pas internet non plus. Vous aviez besoin d’avoir pignon sur rue pour faire du business. Ma spécialité, c’est le laser. Pour mon travail de fin d’études, j’ai déposé un brevet pour une cible immatérielle pour laser (réflexion de la lumière sur le projectile). Grâce à ce brevet, je suis rentré dans une PME familiale à Bruxelles Benelux laser system. Cette société n’allait pas trop bien. Ils m’ont dit que si j’arrivais à redresser l’entreprise dans les trois ans, ils me donneraient des parts de société. Trois ans plus tard, je vais donc revoir le patron et je lui demande de me donner ce qu’il m’a promis. Il m’a regardé et m’a dit: ‘tu as un papier? Tu n’as pas de papier, tu n’auras rien’. J’ai dit OK, si c’est comme cela, je pars. Je me suis dit que plus jamais je ne me ferais avoir. Et pour ne pas se faire avoir qu’est-ce qu’il faut faire? Il faut créer sa propre société. On est en 1992. Je décide alors de créer la filiale belge d’un groupe français spécialisé dans le laser, Optilas. C’est à ce moment-là que je passe du laser industriel au laser en télécommunications. C’est l’époque du boom de la fibre optique. J’ai commencé tout seul, et en 1998, j’employais en Belgique 20 personnes". En 1998, il quitte le groupe Optilas pour redémarrer seul et lancer sa société. "C’est à cette époque-là que je travaille dans mon garage. Je venais juste de construire ma maison à Thy-le-Château. J’avais un garage pour deux voitures. J’ai dit à ma femme, on met les voitures dehors et j’ai mis du carrelage dans le garage et des baies vitrées. Voilà, mon bureau était en place. Après trois mois, j’ai quatre collaborateurs qui démarrent".
Les coups d’arrêt

De leur propre aveu, nos deux Steve Jobs wallons considèrent que leurs échecs ou autres coups d’arrêt les ont fait grandir. Le coup d’arrêt de Philippe Bolle, télécoms oblige, est lié au crash du dotcom autour de l’année 2000. "Tout le monde c’est crashé et moi aussi. Mon chiffre d’affaires diminue de 75%, vous perdez tout, vos clients n’ont plus d’argent et je n’ai pas le choix, je dois restructurer. Je n’avais plus rien. Juste mes sous-vêtements sur moi". Par deux fois, Fabien Pinckaers a vu la moitié de ses employés partir d’un coup. "En 2007, je me suis retrouvé du jour au lendemain sans développeur et en plus ils sont partis pour faire de la concurrence. Rebelote en 2009."
Changement de modèles

Changer pour réussir, changer pour s’adapter, changer pour survivre. Nos deux patrons ont aussi tous les deux à un moment donné décidé de changer de modèle. "Avant, je proposais des solutions avec les produits des autres, maintenant, je fabrique et je vends mon propre produit", indique de son côté Philippe Bolle. Fabien Pinckaers choisit de modifier le business model de sa société, d’abord construite comme une société de services orientée clients. "J’ai transformé Odoo en un éditeur de logiciel, ce qui nécessitait un bon paquet d’argent en recherche et développement".
La société lèvera 3 millions d’euros via une levée de fonds en 2010. C’est Sofinnova Partners, la plus grande société de capital-risque européenne, et Xavier Niel, le fondateur d’Iliad, qui montent à bord. "En 2012, j’ai besoin de cash et je propose aux actionnaires de renflouer l’entreprise avec 500.000 euros, que je dégage personnellement avec les managers de la société. Ils me disent non. Je comprends qu’ils veulent profiter de cette situation pour prendre le contrôle de ma société. Je décide donc de faire sans eux et du jour au lendemain, je dois licencier 35% de mon personnel. Je passe de 170 à 120 personnes. C’est la première fois de ma vie que j’ai dû licencier des gens que j’aimais bien."
Levée de fonds

Pendant plus de deux ans, Fabien Pinckaers a des hauts et des bas de trésorerie. Il n’était jamais certain de pouvoir payer son personnel à la fin du mois. Sueurs froides et insomnies devient son lot quotidien. "Passer de 0 à 1, c’est compliqué, même complexité pour passer de 1 à 10; et puis 10 à 100 et puis 100 à 1.000. Normalement si tout se passe bien, on devrait être mille dans deux ans!", se réjouit aujourd’hui le fondateur d’Odoo. En 2015, Il fait une deuxième levée de fonds. Il va chercher 10,4 millions. "Lever dix millions, en Belgique, ce n’est pas évident", intervient Philippe Bolle. Selon nos deux hommes d’affaires, aller chercher plus d’un million en Belgique, c’est compliqué.
"Une boîte comme la mienne, aux Etats-unis, lors de la première levée de fonds, elle n’aurait pas eu 3 millions mais 100 millions", surenchérit Fabien Pinckaers. Skylane Optics va connaître sa première levée de fonds au deuxième semestre 2018. "Je cherche entre 6 et 10 millions. J’ai des Japonais, des Américains et des Chinois qui sont intéressés. Je suis en discussions aussi avec la SRIW pour des obligations convertibles mais ils me posent une condition, c’est d’être dans le board", expose Philippe Bolle. "Il ne faut pas avoir peur de cela, la SRIW, c’est ce qu’il y a de plus sympa, plus sympa que les autres en tout cas", rassure le patron d’Odoo.
Soutien familial

Nos deux entrepreneurs avouent qu’ils n’y seraient pas arrivés sans le soutien de leur partenaire. "Mon épouse est toujours restée avec moi. Il faut vraiment avoir une épouse qui comprend ce qu’on fait. 90% des femmes ne voudraient jamais rester avec nous." Fabien Pinckaers tient à nous raconter une anecdote à ce sujet. "En 2015, ma filiale aux Etats-Unis ne fonctionne pas bien. Je dis à mon épouse qu’elle doit tout quitter pour qu’on s’installe là-bas. Elle travaillait chez Caterpillar. Je n’ai pas pu aller avec elle car à ce moment-là j’avais des gros problèmes de trésorerie en Belgique. Elle s’est donc retrouvée toute seule aux USA avec les deux enfants et moi qui venais tous les six semaines. J’ai fait cela pendant deux ans et demi et là tout le monde est revenu depuis un mois." Ils ont tous les deux deux enfants. Et encore des projets plein la tête. Quand nous prenons congé, ils ne peuvent arrêter leur discussion sur le marché de l’Amérique du sud et centrale. Une première rencontre qui en augure d’autres.

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